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1956, 2004: Deux documentaires palmés - Le monde du silence, Fahrenheit 9/11

 

En 1956, la sélection du Festival de Cannes est prestigieuse : Alfred Hitchcock ou encore Ingmar Bergman sont présents sur la Croisette. C’est donc dans la discrétion que se fait la projection du Monde du silence, de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle (qui est alors un parfait inconnu), documentaire sur l’exploration des fonds marins ayant demandé énormément de travail.

Le tournage du Monde du Silence commence en 1953 : le commandant Cousteau fait appel à Louis Malle, qui abandonne le double cursus qu’il suit à l’Institut d’Etudes Politiques et à celui des Hautes Etudes Cinématographique pour rejoindre le projet. A cette époque, le futur réalisateur de Jules et Jim et des Quatre cent coups n’a qu’un seul film à son actif, et celui-ci dure… cinq minutes !

Louis Malle embarque donc avec le commandant Cousteau à bord de la Calypso. Il apprend alors auprès de l’équipage à plonger et à se servir d’une caméra sous-marine. Louis Malle s’investit tellement dans le projet que Cousteau décide de lui confier la réalisation du Monde du Silence, mais aussi la photographie et le montage du documentaire. Et le commandant a eu du flair : une fois monté, le film est présenté sur la Croisette, en 1956. N’envisageant pas de repartir avec un quelconque prix, Cousteau et Malle quittent Cannes avant la fin du festival afin de se remettre au travail : Jacques-Yves Cousteau regagne son bateau et Louis Malle retourne à Paris pour assister Robert Bresson sur le tournage d’Un condamné à mort s’est échappé.

Les réalisateurs n’apprendront donc qu’au téléphone l’incroyable nouvelle : Le monde du sience est le premier documentaire a remporter la Palme d’or.

Et le festival va tarder avant d’accorder la Palme d’or à un documentaire : ce n’est qu’en 2004 que Fahrenheit 9/11 se voit remettre la prestigieuse récompense. Michael Moore est sacré quarante-huit ans après Cousteau et Malle pour son pamphlet anti-bush. Dès l’annonce du Palmarès, une question se pose : Quentin Tarantino a-t-il décerné la Palme au film de Michael Moore que pour son impact politique (au départ, le film jugé trop provocateur ne devait pas sortir sur les écrans américains) ou également pour sa valeur cinématographique ? Le réalisateur américain est clair sur ce sujet : à l’annonce du palmarès, il murmure à l’oreille de Moore : « On voudrait que tu saches que ce n'est pas l'aspect politique de ton film qui a été récompensé. Nous ne sommes pas là pour primer un film politique. Certains parmi nous n'ont même pas de conviction politique. Nous t'avons donné ce prix pour l'aspect artistique de ton film. »
Avant Fahrenheit 9/11, Michael Moore était déjà venu sur la Croisette en 1995 avec Canadian Bacon (présenté à Un certain regard) et en 2002 avec un autre documentaire, Bowling for Columbine (récompensé par le prix du 55° anniversaire). Et il y a des chances pour qu’on le retrouve sur les marches cette année avec Sicko, qui critique le système de santé américain…

 
1979: Palme ex-aequo pour Coppola et Schlöndorff

En 1979, le Festival de Cannes, présidé par Françoise Sagan, est relativement ennuyeux : pas de scandale, pas de grand événement… ni même un film qui se distingue des autres. La présidente va même jusqu’à qualifier la sélection d’ « opéra-bouffe »… jusqu’à ce qu’un film soit projeté.

Ce film, c’est Le tambour de Volker Schlöndorff, qui raconte l’histoire d’un petit garçon qui se voit offrir un tambour le jour de ses trois ans et refusera dès lors de grandir. Ce film, abordant la montée du nazisme, est considéré comme un véritable chef-d’œuvre dès sa présentation sur la Croisette au début du Festival. Afin de s’assurer que l’ensemble du jury partage son opinion, Françoise Sagan procède à un vote, qui donne vainqueur le film de Schlöndorff, qui éclipse tous les autres films présentés en compétition.

Mais un sérieux concurrent n’avait pas encore été projeté au moment du vote. Il s’agit d’Apocalypse now (voir ma critique) de Francis Ford Coppola, arrivé bobine par bobine sur la Croisette alors que Coppola vient à peine d’en terminer le montage. Tout le monde connaît le catastrophique passé de cette œuvre sur la guerre du Viêtnam, qui donnera par la suite un documentaire, Au cœur des ténèbres : l’apocalypse d’un metteur en scène, retraçant les 238 jours de tournage aux Philippines.

Apocalypse now est donc présenté au Festival de Cannes le 19 mai (veille de la clôture) et à l’issue de la projection, spectateurs et critiques restent sans voix devant le chef d’œuvre de Francis Ford Coppola, qui se présente comme un très sérieux rival pour Le Tambour.

Le lendemain de la projection (et donc à quelques heures de l’annAffiche française. Zoetrope Studiosonce du palmarès), Robert Favre Le Bret, directeur général du Festival, apporte à Françoise Sagan les premières critiques (toutes extrêmement positives) écrites sur Apocalypse now, mais celle-ci s’énerve : elle estime que le directeur du Festival veut la pousser à remettre la Palme d’Or à Coppola plutôt qu’à Schlöndorff. La présidente décide alors d’organiser un vote secret au sein de son jury. Les résultats sont partagés : cinq voix en faveur du Tambour mais également cinq voix en faveur d’Apocalypse now. Voulant remettre la Palme d’or au film de Volker Schlöndorff, Sagan demande à ce que sa voix compte double, mais cette faveur lui est refusée…

Vexée, Françoise Sagan menace de faire un scandale si Le Tambour n’obtient pas la récompense suprême, argumentant qu’il s’agit du « seul vrai choix du jury ». Finalement, un consensus est trouvé par Maurice Bessy, juré et diplomate, qui propose à la présidente une Palme d’or ex-aequo. Ainsi, le soir du 20 mai, Le Tambour de Volker Schlöndorff et Apocalypse now de Francis Ford Coppola remporte tous deux la Palme d’or. Malgré tout, le palmarès n’est pas au goût de Françoise Sagan, qui s’en prend l’industrie du cinéma dans une industrie accordée à Paris Match… six mois après la clôture du Festival !

 
PALME D'OR 1979: Apocalypse Now (Francis Ford Coppola)

Affiche française. Zoetrope Studios[Critique de Apocalypse now Redux]

Considéré comme l’un des films racontant le plus fidèlement la guerre du Viêtnam, Apocalypse Now met en scène le capitaine Willard, chargé pour sa dernière mission de retrouver le colonel Kurtz, devenu fou, afin de mettre fin à son commandement.

Le gros point fort du film de Francis Ford Coppola, c’est sa réalisation. La scène d’ouverture d’Apocalypse Now est tout simplement époustouflante : la photographie est magnifique, la chanson d’ouverture, « The End » des Doors, extrêmement bien choisie. Cette scène d’exposition juxtapose deux actions (un homme dans sa chambre ; des hélicoptères survolant le Viêtnam) judicieusement reliées (les hélices des hélicoptères se confondent avec celles du ventilateur de la chambre). Dès les premières minutes de son film, Coppola souligne le traumatisme causée par la guerre (voix-off de Willard ; comportement proche de la folie avant qu’on ne vienne le chercher…), sujet qu’il développera durant tout son film. Apocalypse Now est donc un film novateur pour l’époque (1979) dans le sens où il s’interroge sur l’inutilité de la guerre (sujet abordée frontalement dans la scène se déroulant dans la plantation française, rajoutée dans la version redux, dans laquelle le français insiste sur l’inutilité de la guerre du Viêtnam pour les américains, qui n’ont rien à gagner) et sur les ravages de celle-ci sur l’être humain (toujours dans la scène de la plantation, le héros déclare « je ne sais pas si je suis un animal ou un Dieu »), thèmes traités récemment par Clint Eastwood dans l’excellent Mémoires de nos pères.

La mise en scène de Francis Ford Coppola est également riche en symboles : les hélicoptères reviennent régulièrement durant tout le film. Coppola les utilise pour symboliser la puissance militaire des Etats-Unis sur les Vietnamiens et leur présence rassure les soldats américains (les vietnamiens ne peuvent rien contre eux : voir la séquence où une forêt s’enflamme en quelques secondes). Ainsi le film contient deux types de scènes. Certaines avec les hélicoptères et une photographie aux couleurs chaudes (orange, jaune, rouge) dans lesquelles les américains ont l’avantage sur les Vietnamiens et d’autres dans lesquelles le bruit des hélicoptères a disparu et les couleurs se sont assombries (voir séquence où le petit groupe est seul dans la jungle et se fait attaquer par un tigre) dans lesquelles les américains sont en position de faiblesse.

Le rôle principal est très bien tenu par un Martin Sheen qui retranscrit brillamment la fascination de son personnage pour l’homme qu’il recherche au cours du voyage. Quant à Marlon Brando, le colonel Kurtz en question, il fait une entrée fracassante au bout de 2h30 de film : il sort progressivement de l’ombre (au départ seul son crâne est éclairé en clair-obscur). L’apparition de ce personnage dément, dont la mort est montée en parallèle avec l’exécution d’un bœuf, transforme alors Apocalypse Now en réflexion philosophique sur la folie et la folie.

Même s’il n’évite pas quelques longueurs, Francis Ford Coppola signe un film de guerre intelligent et totalement maîtrisé, considéré encore aujourd’hui comme l’un des meilleurs films de guerre jamais tournés.

 
Apocalypse Now Redux - ma note pour ce film :

Année de production : 2001
Scandales français

Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et Andréa Ferréol. Connaissance du CinémaAlors qu’Irréversible de Gaspar Noé est le dernier film a avoir créé un véritable scandale sur la Croisette (une vingtaine de personnes victimes d’évanouissements ou de crises de nerfs au cours de la projection en mai 2002 ; 200 spectateurs sur 2400 ont préféré quitter la salle avant la fin du film ; personnes victimes de malaises qui ont pu être ré oxygénées dans le hall du Palais des Festival), d’autres films hexagonaux ont divisé les spectateurs tout aussi violemment. Deux films présentés en 1973 ont créé la polémique : il s’agit de La maman et la Putain, de Jean Eustache, film de 3h40 mettant en scène un ménage à trois (Alexandre vit avec Marie mais tombe amoureux de Véronica), et de La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, racontant l’histoire de quatre hommes qui décident de s’enfermer dans un manoir pour un séminaire gastronomique qui se transforme rapidement en orgie. Les personnages vont se vautrer dans la nourriture et le sexe jusqu’au suicide.

Les organisateurs du Festival, qui annonçaient une « sélection originale et audacieuse » ne se doutaient toutefois pas de la violence occasionnées par la projection de ces deux films. Les scènes des La grande bouffe et les dialogues crus de La maman et la putain choquent les spectateurs ainsi que le jury. Jean Eustache, menacé d’agression, est même contraint de quitter la salle. De leur côté, Marco Ferreri et Michel Piccoli (acteur de La Grande bouffe) en rajoutent de leur côté dans la provocation.

La présidente du jury, Ingrid Bergman, est choquée, et ne cache pas son indignation puisqu’elle annonce qu’elle trouve « regrettable que la France ait cru devoir se faire représenter par ces deux films, les plus sordides et les plus vulgaires du Festival ». Mais, contre toute attente, un prix est remis au film d’Eustache : le Grand Prix spécial du jury. La grande bouffe ne remportera aucun prix, mais un appel à la tolérance lancé par le directeur général du Centre national du Cinéma André Astoux : « Toute œuvre de création, même si elle n’est pas toujours respectueuse, est toujours respectable »

 
1982: une Palme pour un condamné

                                         

 

Yilmaz Günez ne vient pas en 1982 à Cannes pour la première fois. En effet, le réalisateur kurde avait fait le déplacement en 1971 pour y présenter L’espoir (premier film turc présenté à Cannes). Mais lorsqu’il vient en 1982, Yilmaz Günez s’est évadé de sa prison turque (le festival avait d’ailleurs organisé une journée contre la répression en 1980 pour soutenir Günez, condamné à dix-neuf ans de prison.

En 1982, Günez vient présenter Yol (La premission), un film à part dans l’histoire du cinéma. Le scénario fut en effet écrit par Günez en prison (son film est d’ailleurs quelque peu prémonitoire, puisqu’il raconte les agissements de cinq prisonniers durant une permission au cours de laquelle ils décident de s’enfuir pour ne plus retourner dans les prisons turques) et réalisé par Serif Görez à partir des notes et instructions détaillées que lui fournissait Günez depuis sa cellule. Ensuite, Yilmaz Günez s’est évade de la prison où il était retenu prisonnier et s’est exilé en France afin de terminer le montage de Yol.

Yol (La permission) est par la suite sélectionné au Festival de Cannes, et Yilmaz Günez rejoint la Croisette pour défendre son film comme n’importe quel autre réalisateur. Sauf que lui est recherché par la police turque et le gouvernement d’Ankara a demandé son extradition. Yol (La permission) remporte cependant la Palme d’or, ex æquo avec Missing de Costa-Gavras, et la police française n’arrêtera pas la réalisateur kurde.

 
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